La chanson Idea de Taemin, vraiment platonicienne ?
- leoniejacquier
- 18 déc. 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 déc. 2025
S’il a été mentionné à maintes reprises, que ce soit par le fandom de Taemin sur des réseaux tels que X ou Reddit ou par des médias[1], que son titre Idea avait une inspiration platonicienne, comment se manifeste-t-elle vraiment ?
Premièrement, le titre est, en lui-même, un renvoi direct à Platon. Idea (ἰδέα) est le terme grec utilisé par Platon pour définir les idées, dont l’autre occurrence est celle de eidos (εἶδος) qui se traduirait littéralement par forme[2]. Mais, avant d’en arriver à la théorie des formes, si l’on étudie dans un premier mouvement les paroles strictes, les références bien que discrètes, peuvent être développées.
La référence aux « belles silhouettes » dans le deuxième couplet – et reprise par la suite – peut être une mention directe aux ombres projetées dans le passage de l’allégorie de la Caverne en République VII. Il convient de mentionner que l’image de la Caverne survient après le passage de la Ligne en République VI où Platon s’attache à théoriser les formes : les deux ne sont alors pas complètement détachées. Mais, si la Ligne opère statistiquement des coupures, la Caverne traite essentiellement des passages : il s’agit de moments, de transitions[3]. Il faut souligner que la Caverne est une partie qui concerne l’éducation puisque la République de Platon est un ouvrage politique – et son titre en est une indication. Ce faisant, la Caverne consiste à décrire les effets de l’éducation sur une nature, elle pose cette même nature comme limite de toute éducation et la subordonne à la possibilité d’une conversion du regard[4]. Enfin, toujours dans cette finalité politique, l’allégorie de la Caverne apporte la raison d’instituer les philosophes comme gouvernants, seuls capables d’atteindre les réalités véritables, autrement dit les idea – également nommées eidos selon si l’on parle d’idée ou de forme. Ainsi, merci à Taemin de chanter la nécessité de la gouvernance du monde par les philosophes : l’émotion est grande.
Les « belles silhouettes » sont une référence directe aux ombres que les prisonniers de la Caverne perçoivent et qui proviennent de figurines utilisées pour les maintenir dans l’illusion. D’ailleurs, il est intéressant de mentionner que le nom de ces figures dans le texte grec original, et qui est le terme pour parler des images, des illusions, n’est autre que eidôla. Eidôlon en grec, et qui est le terme réutilisé par Platon dans sa théorie des formes et des images, n’est autre que le terme pour dire Idole. Si l’appellation d’Idole – Idol – vaudrait un article, il est toujours significatif de voir que ce que critique Platon dans l’allégorie de la Caverne et dans sa théorie des formes n’est autre que l’idole – eidôlon – c’est-à-dire l’image, le fantasme, l’illusion qui nous éloigne de la vérité et qui est donc à proscrire, et qui est ce terme même usité pour dénommer les chanteurs de k-pop, bref.
« Les belles silhouettes » ne sont donc pas l’objet réel mais l’apparence et l’éducation doit non seulement contraindre le prisonnier à voir les objets réels et non pas seulement les ombres, mais pour ne pas tomber dans l’aporie et lui demander de définir ce qu’il ne sait pas – les figurines, les idoles (eidôla) ne sont pas encore les réalités véritables mais simplement un degré plus élevé d’ontologie que les ombres – il faut forcer le prisonnier à sortir de la Caverne pour accéder à un degré supérieur de vérité. Mais on ne peut forcer à sortir que celui qui est capable de sortir – d’où l’intention d’une gouvernance politique par les philosophes. La sortie c’est la « montée de l’âme dans le lieu intelligible » (VII 517-b).
Cette sortie vers la sortie de la Caverne, qu’il faut forcer, est difficile et fastidieuse et elle est chantée par Taemin dans le refrain. Lorsqu’il chante que sa vue se "brouille", qu’il ne peut se "raccrocher à rien" mais que, dans le même temps, il vient de "renaître" et alors il "respire", ce sont précisément ses opinions (doxa) qui s’effondrent. Les réalités qu’il prenait pour véritables – sur la lecture platonicienne – ne sont en fait que des apparences de ce qui est. La sortie de la Caverne n’est pas non plus linéaire : ce n’est pas de suite une libération. D’abord le prisonnier n’accède qu’à une image inversée de l’intelligible. Cette image inversée n’est pas de la même nature dans l’intelligible et dans le visible. Dans le visible c’est le critère de réalité qui est inversé (on croit à la réalité des ombres, des « belles silhouettes ») ainsi que l’assignation de causalité : c’est-à-dire que l’on prend les effets pour des causes[5]. Dans l’intelligible, saisir les ombres en premier signifie inverser une direction de pensée : « au lieu de se servir des hypothèses pour remonter vers le principe, on s’en servira pour descendre vers les conséquences »[6]. Enfin, n’est heureux que celui qui a réussi à voir le soleil, Taemin « respire » parce qu’il est arrivé au bout de ce long chemin dialectique. Et seule la vraie dialectique, la connaissance du vrai par la raison, peut être source de bonheur. Cette atteinte est d’ailleurs imagée par la fin de clip lorsqu’il gravit les marches pour monter vers le ciel, c’est-à-dire les idées.
Il chante qu’il est « Au-delà de la frontière du réel » car parvenu à trouver l’ « ombre » et donc il a rencontré le « monde invisible » et s’est « perdu dans l’imaginaire idéal ». Ce passage chanté par Taemin il faut le comprendre, avec l’idée de la Caverne explicitée en amont, à l’aune de la théorie des formes. Pour le résumé de façon tout à fait prosaïque et grossièrement, la Ligne en République, VI, et qui donc vient avant l’allégorie de la Caverne est la construction de la théorie des formes. Selon Platon – et de façon très raccourcie et schématique – il faut imaginer le monde diviser en deux parties : la première est celle la partie du visible, du sensible, c’est la partie dans laquelle l’on se situe. La deuxième est la partie intelligible où se situe les idées – idea, eidos – c’est-à-dire les réalités véritables, le vrai. Cette partie n’est ni immédiatement accessible et surtout n’est pas accessible à tous et toutes. A la section entre les deux parties se trouve les mathématiques, qui nous permettent – en partie seulement – d’accéder à certaines vérités, mais de façon fragmentée. Il faut voir ces segmentations sur une ligne verticale :
1) les idées avec l’idea du bien plus importante que les autres,
2) les mathématiques
3) le visible
4) les images qui sont le plus bas degré ontologique, c’est-à-dire la plus grande dégradation de ce qui est (par exemple le dessin d’une pomme).
Ainsi Taemin en parvenant à trouver « l’ombre » c’est-à-dire l’image, l’illusion, la copie du vrai, a réussi à voir ce qu’étaient les objets visibles, puis la compréhension de ces objets visibles et de l’illusion qu’ils projettent lui a permis l’accès à l’intelligible qui est « au-delà des frontières du réel » pour enfin rencontre le monde des idées le « monde invisible », et il s’est perdu – en bon philosophe qu’il est – dans l’idea.
Si l’on doit l’illustrer avec les visuels du clip qui sont directement imbibés de l’allégorie de la Caverne et de la Ligne :

Le début s’ouvre sur une lumière obscure, l’intérieur de la Caverne ou les images sont inversées : les deux pendants de Taemin sont l’illustration des ombres et des figurines. On prend les ombres pour la réalité.

Ici, l’éveil commence, non sans douleur (d’où les passages de course effrénée, de feu), la lumière est plus intense que sur les premiers plans car la réalité se dévoile (et la vérité est symbolisée chez Platon par le Soleil dans le passage de la Caverne). Taemin, qui entame son parcours dianoétique est éclairée de façon plus vive avec une colorimétrie plus chaude dont les tonalités se rapproche de la lumière naturelle et vraie du soleil, a contrario des autres prisonniers, tous dans une posture similaire qui connote la passivité et l’apathie, le tout éclairé dans des couleurs froides, bleutées qui confère plus une teneur mortifère que vitale.

TAEMIN 태민 '이데아 (IDEA:理想)' MV ℗ SM Entertainment
Vient le moment du refrain, où Taemin chante l’idée. Le passage entre le visible et l’intelligible se fait ici. Il est sorti des images, des ombres et des illusions, et sort maintenant du visible pour basculer dans l’intelligible. Ce basculement est notamment très représentatif par la danse est un mouvement notable qui est celui de la main qui trace une ligne horizontale. Il a été mentionné plus haut que les mathématiques sont la section qui permettent le basculement (entre autres) entre le sensible et l’intelligible. Cette partie de la chorégraphie avec la main est une excellente représentation (voulue au non) de ce basculement de section entre le visible et l’intellige.

L’accès aux formes intelligibles, aux idées, à la vérité des choses.
Taemin, en images et en paroles, reproduit le chemin dialectique difficile de tout philosophe qui par une éducation rigoureuse sur la réalité des choses et par amour de la vérité arrive à se défaire – non sans mal – des images, des apparences et des représentations afin d’accéder au savoir. Merci à Taemin d’avoir interprété une chanson à la gloire des philosophes. Cependant, il convient de préciser, en dernière instance, que la recherche du vrai, d’autant plus chez Platon, se fait dans un souci de réforme politique, et surtout d’éducation. Le philosophe doit accéder aux vérités pour aider les autres à sortir de l’illusion. Paradoxe oblige, Taemin, par le biais de l’image et de la poésie (les deux choses que Platon détestait le plus car source de corruption d’une société) chante qu’il faut sortir de cette même image que lui-même produit. Comble du paradoxe, l’éloge de la philosophie est faite par un artiste dont l’appellation – idole – en grec est l’illusion même contre laquelle la philosophie met en garde pour une bonne société. Donc, regarder le clip oui (il est visuellement incroyable), écouter la musique de Taemin oui (on ne s’en lasse pas), mais lire Platon est ce qu’il y a de plus recommandé.
Léonie Jacquier
[1] Song, Danielle, « Taemin Breaks Down The Inspiration Behind His Solo Album ‘Never Gonna Dance Again : Act 2 », Koreaboo, 2020. [En ligne]
[2] La distinction entre les deux, bien que nous ne l’explicitions pas ici, est largement débattue et commentée par les spécialistes de Platon.
[3] Dixsaut, Monique, Le Naturel philosophe. Essai sur les Dialogues de Platon, Paris, Vrin, 2016, p. 457.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 459.
[6] Ibid.

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